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Akhenaton : « Le rap originel est devenu minoritaire »

Le taulier du rap français est de retour en solo ! Six ans après la sortie de « Je suis en vie », le voilà qui renoue avec les joies de l’écriture solitaire grâce à « Astéroïde ». Réalisé au pied levé avec les beatmakers marseillais de Just Music Beat, l’album est disponible gratuitement sur YouTube. Il est surtout l’occasion pour Akhenaton d’évoquer tous les soubresauts que traverse notre société. Entretien.

Dans votre dernier album, vous parlez de la crise du coronavirus. Cela signifie-t-il qu’il a été composé pendant le confinement ?

Tout à fait. Il a été écrit, composé puis enregistré pendant les deux mois de confinement. J’appartiens à un collectif de producteurs marseillais qui s’appelle Just Music Beat et qui avait participé à mon album « We Luv New York », il y a une dizaine d’années. Depuis dix ans, on avait envie de bosser à nouveau sur un projet ensemble, mais entre les tournées et les albums d’IAM, je n’ai jamais eu le temps de me poser et de travailler avec eux. Puis le coronavirus est arrivé et on a dû interrompre notre tournée pour rester tranquillement à la maison. C’est là qu’un producteur de Just Music Beat m’a appelé pour me dire : « Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais ! » J’ai donc composé et enregistré depuis chez moi, puis je leur envoyais mon travail pour qu’ils repassent dessus. On a construit ce nouvel album à distance.

L’histoire de sa fabrication a-t-elle un lien avec son nom, « Astéroïde » ?

Effectivement, le nom de l’album n’est pas anodin. Il est né au beau milieu de la crise du coronavirus, et c’était pour moi une façon de tempérer l’affolement auquel on a assisté. Car le jour où l’on apprendra qu’on va être percuté par un astéroïde, là il y aura de quoi s’affoler ! Nos sociétés sont entrées dans une sorte de délire où l’homme refuse l’inéluctable, à savoir qu’il finira par mourir. On est la seule génération qui n’a pas connu de conflit armé majeur, donc on refuse d’accepter que la vie puisse être mortelle. Et ça donne des réactions qui ne sont pas rationnelles.

Quel plaisir trouvez-vous dans la composition d’un album solo que vous ne trouvez pas quand vous travaillez en groupe avec les membres d’IAM ?

Disons que j’ai une liberté totale au niveau de la composition et de l’écriture des morceaux. Mais je ne peux pas vraiment dire que j’éprouve plus de plaisir quand je travaille sur un album en solo… C’est plutôt le contraire, je m’amuse plus quand je bosse en groupe. Je suis vraiment un animal de meute. Parce qu’au-delà de la fabrication d’un album, il y a aussi tout ce qu’implique sa sortie : la promo, les concerts, les tournées… Toutes ces aventures, je préfère les vivre avec le groupe.

Dans un de vos morceaux, on entend un extrait de la série The Loudest Voice où un célèbre producteur de télé américain dévoile sa stratégie pour manipuler l’opinion : dire aux gens ce qu’ils doivent ressentir plutôt que ce qu’ils doivent penser. Pourquoi avoir choisi cet extrait ?

Parce que l’information en continu, dont le principal ressort est le sensationnel, est devenue omniprésente. Elle a donc un impact très fort sur l’opinion, ce qui est dramatique puisque son but premier n’est pas de rendre les gens plus intelligents, mais de les maintenir scotchés sur leurs écrans pour leur balancer de la publicité. Toutefois, si vous avez le malheur de prendre un peu de recul et de vous informer différemment, on vous taxe systématiquement de complotiste… Mais moi, je refuse d’être rangé aux côtés de gens qui pensent que les extra-terrestres sont parmi nous ! À cela, on peut ajouter qu’il n’existe quasiment plus de journalistes indépendants. Dans l’immense majorité des cas, ils sont esclaves d’une ligne éditoriale qui est définie par les quelques milliardaires qui détiennent tous les médias et qui s’en servent pour sauvegarder les intérêts qu’ils ont ailleurs. Il est donc très difficile d’avoir une opinion éclairée de nos jours, et je voulais rendre hommage à la série The Loudest Voice qui illustre ça très bien.

« Il faut savoir s’émerveiller de la vie et avoir envie de vivre des choses hors du commun. »

Vos sons, tant sur le fond que sur la forme, tranchent avec ceux de la nouvelle génération de rappeurs. Comment faîtes-vous pour rester fidèle à vous-même et ne pas être influencé par cette mouvance qui prend énormément de place dans le monde de la musique ?

Je suis influencé par les rappeurs que j’aime écouter, y compris ceux de la nouvelle scène. Seulement, ces artistes sont moins connus car le rap qu’ils pratiquent et qui est le nôtre avec IAM – c’est-à-dire un rap très écrit, qui n’a pas peur des longs couplets et qui veut raconter quelque chose –, ce rap n’est plus mainstream comme c’était le cas dans les années 90. Avec le temps, il est devenu underground. Le rap originel, issu de la culture hip-hop, est aujourd’hui minoritaire dans le rap. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe plus ! J’ai animé une émission de radio pendant huit ans, et à chaque fois que je passais des nouveautés à l’antenne, les gens étaient persuadés que c’était du rap d’il y a 30 ans ! Il faut juste savoir où chercher et s’affranchir des grosses radios, ce qui n’est pas très compliqué avec Internet. Et puis, faire du rap à l’ancienne, ça continue de plaire au grand public. Il suffit de voir le succès de Nekfeu pour s’en convaincre.

Vous qui êtes Marseillais et supporter de l’OM, vous arrive-t-il de recevoir un accueil plus houleux dans certaines villes dites « rivales » comme Paris, Lyon ou Nice ?

Non, c’est même l’inverse ! Que ce soit à Nice, à Lyon ou à Paris, on a toujours eu un super accueil. J’appartiens à une génération qui sait faire la part des choses. Pour nous, cette rivalité dure le temps d’un match de foot. Quand l’arbitre siffle la fin de la partie, les antagonismes disparaissent aussitôt. J’ai déjà fait des concerts où il y avait des gens qui dansaient avec le maillot du PSG ! J’adore le foot et l’OM, mais ça n’occupe pas une place centrale dans ma vie, il y a des choses plus importantes à mes yeux.

Entre l’époque de « L’école du micro d’argent » et la sortie d’« Astéroïde », plus de 20 ans se sont écoulés. Diriez-vous que les conditions de la vie en société se sont améliorées entre temps ?

Je pense que le fameux « vivre ensemble » s’est détérioré. Si les années 90 ont été une parenthèse enchantée, ça va de mal en pis depuis les années 2000. Pourtant, les conditions de vie des gens se sont améliorées ! Quand je vois comment vivaient mes parents à l’époque, on a aujourd’hui un confort matériel qui est beaucoup plus important. Mais les gens se sentent floués, ont l’impression d’être des laissés-pour-compte… Et c’est compréhensible puisqu’on érige la consommation comme la valeur cardinale de nos sociétés. Pour être quelqu’un aujourd’hui, on a l’impression qu’il faut avoir une belle maison, une grosse voiture, une montre qui brille… Tous ceux qui n’ont pas accès à ça, même s’ils ont des conditions de vie correctes, sont frustrés et ont l’impression d’être au fond du trou. Pendant ce temps, les vrais pauvres s’appauvrissent de plus en plus et les riches voient leurs comptes en banque grossir sans discontinuer. Cela crée des fractures dans le pays.

Après une vingtaine d’albums, que ce soit en solo ou avec IAM, vous n’avez pas l’impression d’avoir déjà tout dit ? Où trouvez-vous l’inspiration et l’énergie créative ?

Il faut savoir s’émerveiller de la vie et avoir envie de vivre des choses hors du commun. Il faut rester curieux, lire des livres, regarder des documentaires, s’intéresser à certains types de cinéma… C’est une source inépuisable d’inspiration ! On parlait tout à l’heure de la série The Loudest Voice. Eh bien, c’est elle qui m’a inspiré un des morceaux du dernier album et qui m’a donné envie de parler des gens qui subissent l’information sans opposer aucune résistance. Mais si j’ai à cœur de dénoncer ce qui ne tourne pas rond dans ce monde, j’essaie toujours de nuancer en parlant de ce qu’il a de plus beau. Contrairement à l’esprit de notre époque, j’essaie de ne pas être manichéen.

Photos : Didier D. Daarwin et Nicolas Guerin

Portrait chinois

Si vous étiez une couleur ?

Le bleu, à la fois pour mon attachement à l’Italie et à Marseille.

Si vous étiez un super héros ?

Je dirais Galactus, car c’est le super vilain des supers vilains. (Rires)

Si vous étiez une des quatre saisons ?

Le printemps, car il est synonyme de renaissance.

Si vous étiez un livre ?

« La pierre et le sabre » d’Eiji Yoshikawa. C’est une immense épopée vers la sagesse que je trouve magnifique.

Si vous étiez un chiffre ?

Le 7. J’ai consacré une chanson à ce chiffre, donc si vous l’écoutez, vous comprendrez ma réponse !












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