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Procrastiner en paix

Nous procrastinons tous, à des degrés différents. Factures à payer, assurance à souscrire, partiels à réviser... Plus les tâches sont ingrates, plus notre capacité à procrastiner se développe. Deux critères sont alors à prendre en compte : le temps qui vous sépare de votre deadline, et l’importance de la tâche. Autant dire que les étudiants sont les premiers touchés : avec plusieurs mois entre chaque partiel, et la perspective du rattrapage (qui allège significativement les enjeux des examens), sans parler des multiples distractions (Facebook, YouTube, TikTok et tout le reste). Pas étonnant que beaucoup d'étudiants soient des procrastinateurs. Pourtant, la majorité d’entre eux parvient tout de même à mener leurs études à bien. Et si le secret, c’était d’apprendre à procrastiner ?

La procrastination est la tendance à systématiquement tout remettre au lendemain. Je suis moi-même passée par toutes les phases de la procrastination avant de m’attaquer à ce dossier. J’ai traîné sur le web, en partie pour y faire des recherches, mais aussi pour buller (un peu). Je me suis attaquée à d’autres tâches : répondre à mes mails, écrire des news, lancer des demandes d’interview. A l’approche du bouclage, les tâches ont commencé à s’accumuler, et la rédaction de ce dossier est soudainement devenue la plus importante, et la plus excitante d’entre elles. J’ai alors réalisé que ce temps passé à procrastiner n’avait pas été vain. Mieux, que la procrastination avait nourrit ma réflexion. Pourtant, les jours passés à ne pas travailler sur ce dossier n’ont pas été de tout repos : malgré le travail accompli par ailleurs, je ne pouvais pas me débarrasser de mon sentiment de culpabilité. Je ne faisais pas ce que je « devais » faire.


Moi Moi Mon Moi !

Ma propension à procrastiner ne date pas d’hier. Déjà étudiante, assise à mon bureau, je regardais fixement mes cours, sans jamais me décider à les ouvrir. N’étant pas une mauvaise élève, je savais que je pouvais glander un petit peu, sans pour autant compromettre mes chances de réussir. Souvent, je décidais de regarder un film plutôt que de me plonger dans mes cours. Et là encore, face au choix entre un docu chaudement recommandé, un film d’auteur bouleversant, et une rediff de super Nanny, j’optais pour le plus récréatif des trois. Parce que procrastiner, c’est privilégier la satisfaction immédiate. Deux « moi » s’opposent : le moi présent et le moi futur. Je veux que mon futur moi réussisse ses examens, mais mon moi présent n’a pas envie de fournir d’efforts.

"Procrastiner, c'est privilégier la satisfaction immédiate"

Il y a donc un combat permanent avec soi-même, où des pulsions s’affrontent. On en revient, finalement, à la théorie freudienne du moi, du Surmoi et du ça. Le Surmoi est la petite voix dans ma tête qui me dit qu’il faut se mettre au travail. Il a été forgé par la morale et les interdits. Et il a un petit penchant pour la tragédie. C’est lui qui me dit que si j’échoue, je me retrouve- rai seule, sous un pont, affamée. Le ça, lui, désigne mes instincts, il se nourrit du plaisir. Il est un peu anarchiste. C’est lui qui répond, à tous les arguments du Surmoi : «  YOLO ». Et le moi est le résultat de cette lutte, tantôt motivé pour se mettre au travail, tantôt prêt à tout pour faire autre chose.
Procrastiner n’est donc pas de tout repos, cela demande une bonne dose de mauvaise foi, et implique une constante arnaque de soi-même.

La procrastination en action

John Perry, auteur de La Procrastination, l’art de reporter au lendemain, est à l’origine de la théorie de la procrastination structurée, qui «  transforme les procrastinateurs en foudres de guerre, respectés et admirés pour leur zèle infatigable et le bon usage qu’ils font de leur temps ».
Pour lui, le secret réside dans la diversité des tâches à accomplir «  Le procrastinateur est rarement inactif : il s’adonne à des activités utiles mais marginales, comme jardiner ou tailler des crayons. Pourquoi s’emploie-t-il à ces activités? Parce qu’elles sont prétexte à se soustraire à une tâche plus importante. Si le procrastinateur n’avait rien d’autre à faire que de tailler des crayons, aucune force au monde ne pourrait l’y pousser. Afin qu’il soit motivé pour s’acquitter d’une besogne pénible, urgente et importante, il faut que celle-ci lui permette d’éviter une autre besogne plus importante encore ». Partant de ce constat, John Perry préconise même une méthode pour devenir un procrastinateur structuré.


Prenez un bout de papier, et listez-y tout ce que vous avez à faire par ordre d’importance. Vous trouverez en tête de liste les tâches sur lesquelles vous voulez procrastiner, et en dessous celles qui vous serviront d’alibi pour y arriver. Au fur et à mesure de l’actualisation de votre liste avec de nouvelles tâches, vous vous apercevrez que celles auxquelles vous vouliez échapper hier vous permettront, aujourd’hui, de repousser d’autres impératifs plus importants encore. Résultat, non seulement vous vous êtes attaqué à la tâche tant redoutée, mais vous avez aussi accompli une multitude de petits travaux secondaires.
Le secret réside donc dans la maîtrise des niveaux de priorité.

Demain il fera jour

Puisque j’ai réussi à avoir mes examens, et à finir ce satané dossier, et puisque John Perry a réussi à avoir une carrière exemplaire, la procrastination ne mérite peut-être pas sa réputation. Glandeurs, mal organisés, en manque de confiance en eux... Les procrastinateurs finissent pourtant toujours par venir à bout de leurs tâches, du moins des plus importantes. Et si les autres tâches n’étaient pas importantes, alors vous avez bien fait de les abandonner. Remettre à demain n’a souvent pas de conséquences, alors pourquoi culpabiliser ?
Dans une société où productivité et efficacité font la loi, reste-t-il de la place pour l’inaction et la rêverie ? Face à la pression du quotidien, la procrastination est un moyen de reprendre le contrôle, en choisissant de ne pas faire aujourd’hui ce qu’on est censé faire. Elle permet de s’accorder du temps, pour se reposer, pour accomplir d’autres tâches, pour s’évader. Finalement, procrastiner, c’est résister. 

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