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Eileen Gray, une femme libre

Certaines personnalités se révèlent dès leur plus jeune âge, connaissent gloire et fortune toute leur vie durant, d’autres creusent leur sillon joyeusement sans se soucier de laisser une trace et marquent le monde sans jamais l’avoir recherché. Eileen Gray appartient à cette dernière catégorie. Designeuse avant que le mot existe, architecte révolutionnaire, ouvertement bisexuelle, féministe, Eileen Gray fut une femme et une artiste libre dont on ne cesse de redécouvrir l’oeuvre.

Niveau débutant : designeuse avant l’heure

Eileen Gray est née en Irlande en 1878. Très tôt, la jeune fille montre un certain talent pour la peinture. En 1900, elle découvre Paris alors que la ville-lumière accueille l'Exposition Universelle : c'est le coup de foudre. Elle multipliera les aller-retours entre Paris et Londres où elle étudie la peinture et la laque, avant de s'installer définitivement dans la capitale des Arts en 1907. Rapidement, elle devient ce que l'on appellerait aujourd'hui designeuse : elle imagine des fauteuils, dessine des meubles, des lampes, aménage des appartements et ne tarde pas à faire parler d'elle. En 1921, elle fait une rencontre déterminante : Jean Badovici, un architecte et critique roumain. Ils deviennent amants. Il la persuade de devenir architecte, à raison. En quelques années, elle s'impose comme l'une des figures les plus inventives du mouvement moderniste.

Niveau intermédiaire : architecte militante

Politiquement ancrée à gauche, marquée par la période de chômage de masse des années 30 puis par la liberté offerte par les congés payés, elle imagine une architecture simple, privilégie des constructions peu chères, transforme des espaces restreints pour permettre d'y vivre correctement. En 1940, elle fuit l'arrivée des troupes italiennes après la débâcle française et se réfugie dans le Vaucluse. Ses œuvres sont pillées et elle sombre peu à peu dans l'oubli.
14 ans plus tard, en 1968, le magazine Domus lui consacre un portrait élogieux. La publication relance l'intérêt qu'on lui porte. Tout à coup, ses meubles s'arrachent, la production de certaines de ses créations est relancée. Elle mourra à l'âge de 98 ans, reconnue par ses pairs comme par le grand public... à Paris bien évidemment. En 2013, le centre George Pompidou lui consacre une grande rétrospective, comme pour réparer l'oubli.

Niveau expert : meilleure que le Corbusier

En 1926, elle dessine avec Jean Badovici la villa E1027 à Roquebrune Cap-Martin, au cœur des collines situées entre Monaco et Menton. Le nom est un code : "E" pour Eileen, "10" pour le J de Jean, "2" pour le B de Badovici, "7" pour le G de Gray. Considérée comme une des créations architecturales les plus innovantes du XXè siècle, l'habitation, organisée en forme de L, hissée sur pilotis et parée de grandes baies vitrées, applique en apparence les principes de l'architecture moderne selon Le Corbusier. Mais n'hésite pas à en dépasser les principes utilitaristes. L'architecte Suisse sera d'ailleurs obsédé par cette construction, au point de bâtir un cabanon à quelques centaines de mètres de la villa où il s'installera des années durant. Il tentera par tous les moyens d'effacer la contribution d'Eileen Gray à cette œuvre et à l'architecture en général.
Squattée, dégradée, la villa sera abandonnée des années durant avant d'être finalement acquise en 2004 par la municipalité, puis remise en état et inscrite au titre des monuments historiques. Un peu à l'image du destin de sa conceptrice.

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