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Suzane : french pop au carré

Combinaison bleue électrique, coupe carrée impeccable et regard de braise, Suzane a, a elle seule, inondé les scènes de France. Initialement destinée à une carrière de danseuse, plutôt que le Bolshoï, elle a écrit Toï Toï, son premier album. Rencontre avec celle qui enflammera le Crossover Festival, à Nice, en septembre prochain.

Tu as commencé par la danse classique et le conservatoire, avec un parcours danse-étude. Pas de danse sans oreille musicale, mais comment s’est fait le glissement vers la composition ?

J'ai commencé par la danse, qui a pris beaucoup de place dans ma vie. A cette époque, j'avais demandé à ma mère de me mettre au piano. J'en ai fait un petit peu, mais la danse me bouffait déjà beaucoup de temps. J'ai toujours été attirée par la musique en général, par tout ce qui émet un son, que ce soit les instruments ou ma voix. Alors voilà, j'aimerais aujourd'hui être une grande pianiste. Ce n'est pas le cas, malheureusement ! Mais j'ai des bases de solfège assez solides pour pouvoir faire des accords, m'accompagner et créer des chansons. Je compose au piano, à la guitare ou directement sur Logic Pro. J'essaye de laisser mon oreille parler. La transition vers la musique, c'est surtout l'écriture qui l'a faite. La danse est toujours très présente dans le projet aujourd'hui, mais je pense que c'est vraiment le fait de vouloir raconter et écrire mes propres chansons qui a déclenché tout ça.

Côté écriture, est-ce que tu as de grandes inspirations, que ce soit d'autres paroliers ou des œuvres de littérature?

J'ai toujours aimé les mots, le français et la lecture. J'ai aimé lire Amélie Nothomb, Boris Vian. J'aime aussi Virginie Despentes, dans sa manière d'être très frontale avec les mots, sans miel. Côté artistes, j'ai écouté beaucoup de chansons françaises : Piaf, Brel, Barbara. Mais j'aime aussi Balavoine, Renaud, tous les gens qui écrivent en français et qui racontent leur époque. Dans le rap, il y a Orelsan, MC Solaar, Diams. L'électro est arrivée plus tard dans ma vie, vers 17 ans. Tous ces mélanges se sont faits assez naturellement. Quand je suis arrivée, plus tard, à ma propre musique, j'ai sorti tout ça de ma tête assez instantanément.

Dans ton album, Toï Toï, on trouve une galerie de personnages. Est-ce que tu peux nous les raconter ?

J'ai essayé de faire le portrait du monde dans lequel je vis, avec les personnages qui le peuplent. Ce sont les autres humains qui nous inspirent. J'aime regarder les gens. La plupart du temps, ils ne savent pas que je les observe. Ce quotidien, je le raconte dans mes chansons. C'est un peu comme des chroniques, des photos de mon époque. J'aborde l'insatisfaction, le diktat de la minceur, je parle des attentats, du harcèlement, de la condition des femmes, de l'homophobie. Je ne parle que des choses que l'on vit, je ne les invente pas. Alors oui, ça peut faire un peu peur comme ça, et oui, parfois mes textes un peu sombres. Mais j'essaie toujours de mettre une touche d'espoir avec une musique très dansante. C'est une manière de lâcher prise, et ça marche plutôt bien en concert. Enfin, ça marchait plutôt bien...

Tu veux nous faire exorciser la dépression sur la piste de danse ?

Complètement. J'ai l'impression de le faire déjà pour moi-même. Quand j'écris ces chansons, c'est une sorte de thérapie. Tout ce qui me heurte, ce qui m'angoisse pour l'avenir, j'ai la chance de pouvoir l'exprimer en écrivant. Ces chansons-là, elles fédèrent les gens, j'espère. Et c'est souvent en concert qu'on arrive à remarquer ce genre de choses. Sur des morceaux comme P'tit gars ou SLT il y a des réactions très intenses. On me dit souvent que j'écris des chansons engagées, je ne sais pas si c'est vrai, je décris seulement ce que je vois. En tout cas, j'ai l'impression que ça réunit un peu les gens et que ça leur donne une énergie.

On te compare souvent à d'autres artistes de ta génération, Angèle, Eddy de Pretto, Hoshi par exemple. Comment tu vis ça ?

En général c'est plutôt Stromae, je vois que ça a changé ! Alors, c'est cool. Ce sont des gens qui font leur musique, tout comme moi. Des artistes qui, tous les jours, se lèvent, ont envie d'écrire des chansons, vivent du fait d'y arriver, montent sur scène, ont le trac... J'ai l'impression qu'on vit un peu la même chose même si on a des styles très différents. Mais, est-ce que c'est une bonne chose d'être comparée ? J'ai remarqué d'ailleurs que c'était très souvent le cas pour les filles. J'ai rarement vu un garçon comparé à telle ou telle personne. Je trouve ça un peu dommage, en fait, de toujours mettre les femmes en compétition alors que c'est nos différences qui font la force du paysage musical français. En tout cas c'est toujours des belles réf. Je suis contente d'être comparée à de beaux artistes, mais j'aimerais un jour ne plus être enfermée dans ce sandwich. Je pense qu'avec tous ces artistes, on vit dans le même monde et que chacun essaye de le raconter à sa manière. Et je pense que c'est une très bonne chose que notre génération soit très complète. Des garçons, des filles, des sexualités différentes et de toutes les couleurs. Au final, tout le monde a sa place.

"On me dit souvent que j'écris des chansons engagées, je ne sais pas si c'est vrai, je décris seulement ce que je vois"

Seule, avec ton costume, ton esthétique, tu t’es créée une identité de scène. C’est une volonté artistique, un besoin de dissocier la vie et la scène, les deux ?

Au moment de monter sur scène les premières fois, je me suis dit : « Comment tu veux être habillée ? » J'avais envie d'être à l'aise. Je savais que je voulais danser. Je voulais une tenue qui ressemble un peu à un bleu travail, parce que j'ai fait beaucoup de petits jobs avant de faire tout ça. Pour une fois, je pouvais choisir alors j'ai choisi cette combi parce qu'elle me représentait et qu'elle me représente toujours. Elle m'a donné la force de monter sur scène, c'est une façon d'être dans ma bulle. Je pense que c'est une habitude aussi, parce que je viens de la danse classique. En général, on ne monte pas avec des habits civils à l'opéra, on prépare notre costume pendant des mois et des mois. On l'imagine, on essaye de rentrer dedans, si on a 5 kilos de trop on nous engueule. Le costume, c'est vraiment quelque chose qui est important. C'est ma tenue de combat, en quelque sorte, cette combi.

En parlant de scène, si le contexte sanitaire le permet un jour, où est ce qu'on va te retrouver et à quoi peut-on s’attendre ?

J'ai eu la chance de beaucoup jouer cet album sur scène. Avant qu'on soit enfermés, je faisais une résidence. Le show grossissait, on mettait de la vidéo, on était carré, on a vraiment beaucoup travaillé avec les équipes et on était prêt à jouer ce live en version optimale. Puis, annulation des concerts, on connaît la suite. Ce que j'espère, c'est que je vais pouvoir ressortir tout le matos, le mettre sur scène, ressortir les équipes qui sont à deux doigts de la dépression chez eux et qu'on puisse défendre cet album, enfin, sur scène. Surtout que je l'ai appelé Toï Toï, c'est une expression de la scène ! J'espère vraiment que je pourrais jouer la réédition dans les festivals cet été. Il y a énormément de festivals dans lesquels je suis programmée. Il y a aussi un Olympia qui m'attend le 3 juin, et le Trianon, qui n'arrête pas d'être décalé alors qu'il est complet depuis bien longtemps !

LE QUIZ

La chanson qui te remotive ?

99 Luftballons, de Nena, depuis toujours, et Bande Organisée aussi, qui m'enjaille en ce moment.

Celle pour pleurer un bon coup ?
Mon enfance de Barbara

Celle qui te reste dans la tête pendant des jours ?
Tchop de Aya Nakamura

La dernière découverte qui t'as émue ?
Jaani, plus j'écoute, plus je trouve ça beau

Celle qui te donne envie de t'enfuir cheveux au vent ?
Blinding lights de The Weeknd

Celle que tu aurais aimé composer ?
Genesis de Justice. J'aurais aimé faire toute la prod en fait. Il n'y a pas besoin de paroles tellement la musique est puissante, ça fait lever des foules entières.
Hep ! Suzane est à l'affiche de la 12ème édition du Festival Crossover ! Rendez-vous les 10 & 11 septembre prochains au Palais Nikaïa à Nice